Cemetery of Splendour -12

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Des soldats atteints d'une mystérieuse maladie du sommeil sont transférés dans un hôpital provisoire installé dans une école abandonnée. Jenjira se porte volontaire pour s'occuper de Itt, un beau soldat auquel personne ne rend visite. Elle se lie d'amitié avec Keng, une jeune médium qui utilise ses pouvoirs pour aider les proches à communiquer avec les hommes endormis.
Un jour, Jenjira trouve le journal intime de Itt, couvert d'écrits et de croquis étranges. Peut-être existe-t-il une connexion entre l'énigmatique syndrome des soldats et le site ancien mythique qui s'étend sous l'école ? La magie, la guérison, la romance et les rêves se mêlent sur la fragile route de Jenjira vers une conscience profonde d'elle-même et du monde qui l'entoure.
Cemetery of Splendour

Vos commentaires et critiques :

B.G
Le 02-09-2015

CANNES 2015 - UN CERTAIN REGARD

Si la presse se bousculait pour le sulfureux LOVE de Gaspard Noé, ce n'était pas le cas pour le dernier film du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Et pourtant quel film, quel chef-d'œuvre ! Après l'audacieuse palme d'or avec ONCLE BOONMEE, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTÉRIEURES (2010), le cinéaste nous revient en sélection d'Un certain regard.
« Le film est une quête des anciens esprits de mon enfance. Mes parents étaient médecins et nous vivions dans un logement attenant à l'hôpital. Mon univers se limitait alors aux salles de soins où travaillait ma mère, à notre maison en bois, une école et un cinéma. Le film est une combinaison de ces différents espaces… »
C'est le genre de film qui vous hante longtemps après la projection. « Qui vous hante » n'est d'ailleurs pas la bonne expression car elle suggère un côté maléfique, en tout cas intrusif, alors que Cemetery of splendour, nouvel opus du thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, nous accompagne de son aura chaleureuse et bienveillante, nous laissant baba de tant d'audace et de foi dans le cinéma, faisant naître sur notre visage fatigué de trop de nuits accablées de chaleur le sourire d'un enfant à sa première fête foraine (ce texte est écrit en plein juillet caniculaire).
Pas facile de se lancer dans une nouvelle aventure cinq ans après la Palme d'Or surprise remportée au Festival de Cannes par Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, œuvre évidemment atypique et envoûtante qui convoquait avec malice le panthéon bouddhique, avec ces singes aux yeux rouges, incarnation des proches disparus, venant dîner avec les vivants et ces déesses émergeant des étangs. Réjouissons-nous : Cemetery of splendour est tout aussi étrange et fascinant.
Le récit – plus linéaire peut-être que dans les films précédents d'Apichatpong – nous plonge dans l'univers mystérieux d'un hôpital de campagne, improvisé dans ce qui semble être une école et dans lequel sont soignés des soldats apparemment frappés d'un cas de narcolepsie aggravé : les malheureux restent alités sous des néons dont on peu imaginer qu'ils servent à une forme improbable de luminothérapie… Autour du soldat Itt, qui restera durant tout le film fort peu expressif mais récepteur des conversations, émotions et interrogations des autres personnages, on suivra Jenjira, une bénévole d'un certain d'âge qui s'est prise d'affection pour ce patient et qui vient quotidiennement malgré sa claudication due à une jambe plus courte, et aussi Keng, une jeune médium qui prétend explorer les rêves des endormis et que l'on soupçonne – on touche ici au burlesque qu'affectionne le cinéaste – de travailler pour le FBI !
C'est elle qui révèle à Jenjira le lourd passé du lieu, porteur de toute une histoire : l'hôpital a été construit sur l'emplacement d'un ancien palais royal ayant connu des événements fort mouvementés entre rois querelleurs il y a quelques siècles. Ceux qui connaissent un peu la Thailande saisiront aisément l'allusion à la situation chaotique du pays, le long sommeil des malades étant peut être une attitude de fuite face à la nécessaire révolte politique.
Comme toujours chez Apichatpong, les vivants et les fantômes se côtoient, pas étonnant que les soldats, héros involontaires du film, soient entre deux mondes. Les espaces eux mêmes sont à plusieurs niveaux de réalité comme dans cette scène splendide où Keng fait visiter à Jenjira les abords de l'hôpital et lui décrit entre deux arbres centenaires les pièces du palais qu'elle voit. Ce n'est pas un hasard si les premières images sont celles de pelleteuses creusant autour de l'hôpital, car il y a toujours un dessous à chaque chose. Apichatpong s'en donne à cœur joie pour semer le spectateur tout en le tenant en permanence en éveil, en le sidérant par la grâce de sa mise en scène – et avec l'aide des images magnifiques de son chef opérateur, le mexicain Diego Garcia, avec qui il travaille pour la première fois, son complice habituel Sayombhu Mukdeeprom lui ayant été « emprunté » par Miguel Gomes pour ses Mille et une nuits. Sans oublier de glisser des piques d'humour bienvenues, comme quand un groupe d'infirmières s'amusent sans fausse honte de l'érection surprise d'un soldat endormi…